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de 2002 à 2010

Neuvième édition du Forum social mondial à Belem vue par Alain Lipietz

Belém : le meeting des cinq présidents

mardi 10 février 2009

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Je n’en ai manqué aucune et c’est à nouveau une énorme réussite (130 000 visiteurs, 7 ou 8 fois plus que la première fois).
Les premières réunions à Porto Alegre (Rio Grande do Sul) avaient permis une confrontation de mouvements sociaux plutôt issus des classes moyennes, ou des syndicats de travailleurs qualifiés.
Elles avaient permis la convergence des thèmes des mouvements classiques  : syndicalistes, féministes, etc. Leur cible était facile à identifier : le néo-libéralisme et le « consensus de Washington ».
Mais les dernières éditions avaient un peu bouleversé le tableau. A Bombay, les participants venus de l’hémisphère atlantique s’étaient heurtés à l’extrême pauvreté de l’Inde et à sa totale étrangeté aux formes de débat et d’identités politiques de l’Occident.
Il en fût de même à Nairobi, où s’affirma avec une force jusque-là inconnue la participation massive des Églises, catholique ou évangélistes.

Avec Belém, le Forum social mondial revient au Brésil, mais un Brésil très excentré. Belém est en effet une métropole de deux millions d’habitants perdue dans les méandres et la forêt de l’immense delta de l’Amazone, du Para et du Tocantins. Y aller coûte déjà cher, même depuis l’intérieur du Brésil. En même temps, comme à Nairobi et à Bombay, il permet l’irruption de couches populaires pauvres et de peuples indigènes (moins qu’en Inde et au Kenya mais plus qu’à Porto Alegre).
Le Forum se réunit dans les deux universités fédérales, dont la principale, l’UFPA, où je donnais autrefois des conférences, ressemble à un Toulouse-Le Mirail entouré d’eau et écrasé alternativement de soleil et de pluie, et, de fait, la grande jeunesse moyenne des participants donne presque l’impression d’une fac en activité normale (disons normale soixante-huitarde). Enfin, l’engagement des Églises ne se dément pas, mais elles restent dans un rapport de forces plus supportable qu’à Nairobi, par rapport aux mouvements laïques comme les syndicats, eux aussi de plus en plus présents (y compris le syndicalisme allemand). En outre, l’Eglise catholique au Brésil est plus ouverte aux questions de société (avortement, contraception etc) qu’elle ne l’est au Kenya. Le Forum de Belém est clairement féministe et anti-homophobe.

Bien sûr, cette forte présence des Eglises, des indigènes et surtout le cadre amazonien font que, pour la première fois, l’écologie est aux centre des débats. À tel point que les lobbys «  développementistes » à l’ancienne, comme les électriciens de la CUT (confédération syndicale proche du PT de Lula, qui en est originaire), sont venus en force défendre « leurs » barrages dans l’Amazonie, que conteste la majorité sans doute du FSM.

En outre, l’ennemi commun, le néo-libéralsime, est en crise, et la question « par quoi le remplacer ? » devient criante. Le FSM, plus que jamais, est confronté à sa limite : excellent lieu de confrontation des analyses et de dénonciation du système, mais totalement incapable de faire la synthèse et de proposer une alternative. « Un autre monde est possible » : certes, on le répète depuis dix ans, mais on ne le voit pas se dessiner, alors même que le monde du néo-libéralisme et du consensus de Washington s’effondre. C’est d’autant plus frappant qu’on a supprimé les « grandes messes » où s’exprimait la jet-set de l’altermondialisme sans proposer grand chose, faute de vouloir affronter le souverainisme supposé de sa base et aborder au fond le problème des institutions, en particulier ces alter-institutions supranationales réellement en voie d’émergence, comme l’Union européenne ou la Communauté Sud-Américaine des Nations.

Restent l’énorme manif bariolée, laquelle je participe parmi les verts brésiliens (au moins 70000 manifestants malgré une douche équatoriale qui, pendant une heure, noie nos portables et appareils photo) et bien sûr les séminaires.
Des centaines, peut-être deux mille séminaires, regroupant parfois moins de 20 personnes, où les réseaux les plus organisés, ceux qui existent en permanence (et qui se sont parfois constitués à l’occasion d’un FSM antérieur), apportent « du consistant » et se frottent au questionnement des autres, où l’on voit émerger de futurs réseaux, comme autour de l’usage politique de l’informatique.

Personnellement, je participe en tant qu’intervenant à un séminaire organisé par la Fondation Heinrich Böll à propos d’un excellent livre coordonné par Silke Helfrich, Genos, bytes y emisiones : bienes comunes y ciudanidad. Ce livre est lui-même le résultat d’un travail de fond, en réseau, sur la notion de « biens communs  » organisé par Silke depuis des années, à partir d’une conférence tenue au Mexique. J’avais organisé au Parlement européen un séminaire sur le même sujet. Je vous mets ici mon intervention dès que je l’aurai rédigée.

Autre point focal de ma participation : le Forum parlementaire mondial. Cette année, il a été organisé un peu en catastrophe par la GUE et le Parti des travailleurs brésilien (et ses partenaires latino-américains du Forum de Sao Paulo). Les Verts ont été prévenus au dernier moment et sont peu nombreux. Le Parti socialiste européen, quoique lié à la plupart des partis du Forum de Sao Paulo, semble le boycotter. Je peux néanmoins intervenir sans problème et amender la résolution finale. Vous trouverez ici mes interventions .

Mais la grande affaire de ce FSM où l’on attend des « réponses » à la crise, c’est évidemment l’espèce d’immense meeting que tiennent en commun cinq Présidents de la République sud-américain : Lula (Brésil), Hugo Chavez (Venezuela), Evo Morales (Bolivie), Rafael Correa (Équateur)... et Fernando Lugo pour le Paraguay.
Je connais bien les premiers, et, pour deux d’entre eux, depuis bien avant qu’on leur prévoit un destin présidentiel. En revanche, l’élection l’an dernier de Fernando Lugo a été une surprise, je n’espérais pas voir du temps de mon mandat le Paraguay basculer à gauche. Ainsi, en Amérique du Sud, il ne reste que la Colombie clairement à droite, le cas du Pérou étant assez spécial. Son président, Alan Garcia, appartient à l’Internationale socialiste. Mais, comme Uribe en Colombie, il s’est déporté vers la droite autoritaire en politique et libérale en économie  : effet sans doute de la marque au fer rouge qu’ont imposée à ces deux pays des guérillas sanguinaires s’étiquetant « de gauche ».

Par ailleurs, il est très intéressant de voir ces cinq dirigeants tenir meeting ensemble : dans ce « tournant à gauche de l’Amérique latine », la polarisation un peu artificielle entre « gauche modérée » et « gauche radicale » semblait en effet plus forte que jamais. En particulier, malgré la popularité personnelle de Lula, la situation du PT (Parti des travailleurs) est précaire. La présidence Lula a profondément transformé la situation des très pauvres, et la gestion PTiste des villes apporté des changements qui sautent aux yeux (comme celle de Ednilson à Belém). Mais peu de réformes radicales ont été conduites, tout est fragile, menacé par la corruption, la faiblesse du trésor public (Lula promet de construire 500 000 logements par an, la France des années soixante en construisait 800 000 pour une population 4 fois plus petite), et maintenant la crise (Renault-Brésil a réduit de 50% son activité). Plus particulièrement ici : Ana Julia de Vasconcelos Carepa, du PT, élue gouverneure du Para, Etat couvrant l’immense rive droite de l’Amazone, est amenée à jouer un rôle policier vis à vis des luttes, extrêmement complexes en Amazonie, entre « sans terre », indigènes, petits colons et grandes entreprises. Du coup le Mouvement des Sans Terre, la veille, a invité à débattre 4 de ces présidents... et exclu Lula.

Aujourd’hui, ils sont rassemblés tous les cinq dans l’immense salle des congrès de Belém. On poireaute une heure et demi. Des orchestres font danser la foule perchée sur les chaises. Devant nous, à tout seigneur tout honneur, les indiens qu’on a laissé entrer avec arcs et flèches. Des représentantes du FSM interpellent d’abord les présidents : une Africaine francophone représentant la Confédération syndicale mondiale, une indigène équatorienne qui commence son discours en quéchua, une autre amazonienne. C’est sympa, mais pourquoi sont-ce les femmes qui représentent les mouvements sociaux, et les hommes la réponse du pouvoir politique ? Il y a bien une présidente de la république sociale-démocrate (au Chili : Michèle Bachelet) et une « justicialiste de gauche » (en Argentine  : Cristina Kirchner), mais elle ne sont pas là... On nous dira plus tard que, comme l’Uruguayen Tabaré Vasquez, elles avaient été invitées mais n’ont pas pu se dégager.

Les présidents prennent ensuite la parole, symbolisant avec on ne plus de force le passage de relais du social au politique qu’impose la crise mondiale. Evo Morales se montre curieusement le moins bon orateur, Rafael Correa un professeur enthousiaste, Fernando Lugo un bon ecclésiastique de gauche. Chavez et Lula sont les meilleurs, encore que je donnerais la palme à Lula qui, micro en main, se balade devant la tribune en interpellant ses collègues. Spectacle est assez étonnant : au lieu de cinq Présidents de la République, on a l’impression de cinq porte-paroles de groupes révolutionnaire apostrophant successivement le public de la Mutualité.

Se sont-ils donné le mot ? leurs discours sont tous bâtis sur le même plan :

  • Un : on est très fiers d’être là ! Qui aurait cru que l’Amérique latine pourrait être représentée par un syndicaliste métalo, un indien syndicaliste cocalero, un évêque progressiste, un jeune économiste (le cas Chavez, un militaire, est moins surprenant...)
  • Deux : la crise mondiale est celle du néo-libéralisme que nous avons toujours dénoncé. On ne s’en sortira que par un monde plus juste et solidaire.
  • Et trois - c’est le point le plus important - ce monde plus solidaire exige une unification de l’Amérique latine. Là-dessus, Chavez en rajoute une couche et conclut : « je suis prêt à intégrer le Venezuela dans tout pas en avant de l’unité du continent. »

Chacune de ces proclamations intégratrices déchaîne l’enthousiasme de la foule. Le rêve de Bolivar est-il enfin en passe de se réaliser ? J’en ai trop vu depuis la conférence de Quito pour y croire...
Mais comme me le dira un député vénézuélien, le lendemain, au forum parlementaire, « cette fois on a compris que de la crise ne se sortiront que les grands ensembles, du niveau de la Chine ou de l’Inde. L’Amérique latine ne peut plus rater le dernier train. »

sur le blog d’Alain Lipietz
1er février 2009

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